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21 March 2012

Syrie: Témoignage «J’AI ÉTÉ TORTURÉE, J'AI TOUT PERDU»

Par Muriel Jarp

C'est une jeune femme de 20 ans habillée d’une coquette robe grise. Assise dans un hall, pianotant sur son téléphone portable, on croirait qu’elle attend un ami. Or, c’est avec le Conseil des droits de l’homme de l’ONU que Hadeel Kouky a rendez-vous. La jeune Syrienne a été invitée à Genève la semaine dernière par le Sommet genevois pour les droits de l’homme et la démocratie afin de témoigner de la terreur qui règne dans son pays. Et des horreurs qu’elle a elle-même subies avant de fuir vers l’Egypte en décembre dernier.
A priori, rien ne destinait Hadeel à devenir militante. Elle est chrétienne, «une minorité qui se tient tranquille et n’est pas directement inquiétée par Bachar al-Assad», provient d’un milieu socio-économique confortable, et étudie le droit
et la littérature anglaise à l’Université d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie. «Avec quatre camarades, on a commencé à se réunir pour discuter de liberté, de démocratie. Depuis que nous sommes enfants, nous voyons nos droits bafoués. Nous avions envie de réagir, d’agirUne conscience politique qu’elle a héritée de son père. Hadeel a vite compris que certains mots coûtent trop cher dans son pays. «Un ami de la famille avait écrit un article évoquant des élections démocratiques. C’était en 1992. Il a passé dix-sept ans en prison. Et ça, c’est la norme chez nous. Or, ce n’est pas normal du tout.»


40 jours en prison


Tout comme de nombreux jeunes Syriens, l’étudiante suit de très près les révolutions du printemps arabe. «Là-bas, les choses bougeaient. Pas chez nous. Mais c’est en Syrie qu’on subit le régime le plus dictatorial!» s’exclame-t-elle. Lors de la chute du président Moubarak, elle est «heureuse pour eux, mais triste pour la Syrie». C’est que tout commence. Ou tout finit. «Avec mes amis, on a distribué des tracts, pour encourager les étudiants à manifester pacifiquement le 15 mars 2011. Tout le pays devait sortir dans la rue.»
Ce jour-là, seules quelques dizaines de personnes osent répondre à l’appel dans les grandes villes de Damas ou d’Alep. Mais pas Hadeel.
«J’ai été arrêtée le 11 mars.» Elle se tait. Se ressaisit. «Ils m’ont questionnée, puis m’ont laissé croupir dans une minuscule cellule pendant quarante jours.» Elle évoque les murs glacés, le sol toujours humide, la posture verticale qu’elle doit tenir des heures durant. Elle est relâchée comme des centaines d’autres prisonniers à la mi-avril, lorsque le président Bachar al-Assad annonce une amnistie générale: «Une mesure destinée à semer le chaos», analyse-t-elle.
Une expérience qui la traumatise, mais la galvanise aussi, tente-t-elle d’expliquer, le débit saccadé. «J’ai voulu continuer. J’avais la rage.» Elle participe à des manifestations à Alep. Toujours pacifiques. Et se fait de nouveau arrêter au mois d’août. A ce moment-là, elle réalise qu’elle est passée de l’autre côté. Elle fait partie de ceux qui sont fichés. «Ils avaient tout un dossier sur moi. Mais quel danger je représentais?» Les premiers jours, les interrogatoires se succèdent. Puis Hadeel entend ces mots: «Amène-la à la salle.» Elle comprend sur-le-champ que ses bourreaux parlent de cette salle d’où s’échappent des hurlements. Un tressaillement tord la partie gauche de son visage parfaitement maquillé. On ose quelques questions, qu’elle élude en partie. «Impossible d’expliquer. C’est l’électricité. On ne sent plus son corps.»
On réalise qu’elle a aussi été violée par les gardiens. «Je crois qu’ils ont été si brutaux afin de faire de moi un exemple. De nombreux  chrétiens soutiennent encore Bachar al-Assad. Le gouvernement craint qu’ils se rallient à la contestation


Fuite en égypte


Grâce à l’intervention de son évêque, elle est libérée. Elle en sort détruite. «J’étais fatiguée. Une fatigue qui semblait définitive. Et pourtant je devais être forte. Le lendemain de ma libération, j’ai appris la mort d’une de mes amies. J’ai vu des photos. Sa tête était en sang. Rouge. Et noire. Noire parce que le sang avait séché.» Elle devance les questions. Semble se demander dans quelle mesure l’Europe comprend ce qui se passe chez elle. «C’est étrange d’être ici à Genève pour parler de ça. Tout paraît si loin. Et je ne suis qu’un problème parmi d’autres. Ici, j’entends des Cubains, des Nord-Coréens qui parlent de leur régime, je me sens un peu noyée. C’est en Syrie que je devrais être
Une Syrie qu’elle n’est pas près de revoir. En décembre, elle a fuir pour se réfugier au Caire. Mais non plus, elle n’est pas en sécurité. Deux mois plus tard, trois hommes débarquent dans son appartement. Ils la frappent et la menacent de revenir avec de l’acide si elle continue d’alimenter la révolution. Elle le sait, elle est chrétienne, elle est la preuve encore vivante que la révolte n’est pas le fait d’islamistes extrémistes, comme aimerait le faire croire Bachar al-Assad. «Il faut absolument ouvrir les yeux! On nous monte les uns contre les autres. Je le vois, la contestation est en train de se fragmenter. Mais nous devons être unis! Unis contre Bachar!» Elle se reprend. Il est l’heure d’aller témoigner à la tribune de l’ONU. Elle s’adressera à la présidente en ces quelques mots: «Madame la présidente: l’ambassadeur syrien a assuré à votre Conseil des droits de l’homme que son gouvernement n’était pas responsable des innombrables exactions commises dans mon pays. Je suis venue témoigner que ce n’est pas vrai. J’ai passé cinquante-deux jours en prison. J’ai été torturée. J’ai tout perdu. Ma famille, mon pays, mes études. J’étais juste une fille normale, je resterai une fille blessée

http://www.illustre.ch/Hadeel-Kouky-Syrie-torturee-emprisonnee-manifestant_154004_.html

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